TEXTE 2 - Victor Hugo, Les Châtiments (1853)
Dans le cadre d'une enquête officielle sur les conditions de vie des classes ouvrières, Victor Hugo, accompagné de médecins et de diverses autorités, visite en 1851 des logements d'ouvriers du textile, à Lille. Il est frappé par les conditions terribles dans lesquelles vivent et travaillent ces familles, entassées dans des caves insalubres.
Joyeuse vie
Millions ! millions ! châteaux, liste civile !
Un jour je descendis dans les caves de Lille ;
Je vis ce morne enfer.
Des fantômes sont là sous terre dans des chambres,
Blêmes, courbés, ployés ; le rachis tord leurs membres
Dans son poignet de fer.
Sous ces voûtes on souffre, et l'air semble un toxique ;
L'aveugle en tâtonnant donne à boire au phtisique ;
L'eau coule à longs ruisseaux ;
Presque enfant à vingt ans, déjà vieillard à trente,
Le vivant chaque jour sent la mort pénétrante
S'infiltrer dans ses os.
Jamais de feu ; la pluie inonde la lucarne ;
L'œil en ces souterrains où le malheur s'acharne
Sur vous, ô travailleurs,
Près du rouet qui tourne et du fil qu'on dévide,
Voit des larves errer dans la lueur livide
Du soupirail en pleurs.
Misère ! L'homme songe en regardant la femme.
Le père, autour de lui sentant l'angoisse infâme
Étreindre la vertu,
Voit sa fille rentrer sinistre sous la porte,
Et n'ose, l'œil fixé sur le pain qu'elle apporte,
Lui dire : d'où viens-tu ?
Victor Hugo, « Joyeuse vie » (extrait), Les Châtiments, livre III, 1853.
Honoré Daumier, Page d'histoire, dessin de l'aigle impérial écrasé par Les Châtiments, paru dans Le Charivari le 16 novembre 1870.
Texte lu
00:00
Débloquer ce contenu
Annoter